#153 : Comment compétitionner au plus haut niveau, sainement, et de façon durable avec Heidi Malo, M.Hk., CMPC.

Baladodiffusion
May 31, 2026

Dans cet épisode, Heidi partage ses insights sur le développement des jeunes athlètes, l'importance de la mentalité flexible, et comment soutenir la santé mentale tout en visant la performance. Elle illustre ses propos avec des exemples concrets d'athlètes qu'elle a accompagnés, notamment lors des Jeux Olympiques, et donne des conseils précieux pour entraîneurs et athlètes.

Notes & sources

Notes de l'épisode :

00:00 Introduction au Coaching et à la Performance Durable
03:07 Le Rôle de l'Entourage dans le Développement des Athlètes
05:49 Parcours de Heidi Malo et Son Intérêt pour la Préparation Mentale
09:02 Construire la Confiance chez les Athlètes
11:55 L'Importance de la Sécurité et de la Progression Gradual
14:49 Évolution de la Préparation Mentale et de la Performance
24:37 La haute performance et la santé mentale
30:06 Compétitionner sainement à un haut niveau
35:33 Créer un environnement de performance bienveillant
41:36 Exemples d'athlètes et le chemin vers la réussite
49:40 Performance Olympique et État d'Esprit
52:11 Relation avec l'Échec et Objectifs
58:28 Signaux de Santé Mentale chez les Athlètes
01:06:10 Créer un Environnement de Soutien
01:10:13 Conseils pour les Entraîneurs et Développement Personnel

Transcription

François : Épisode 153 — Comment compétitionner au plus haut niveau sainement et de façon durable avec Heidi Malo, CMPC.

Bonjour tout le monde et bienvenue à Temps d'arrêt avec Coach Frank, présenté par Mador Amel. Je suis votre animateur François Rodrigue et mon intention avec ce balado est de déconstruire l'art et la science du coaching. En tant que docteur en coaching, j'ai la chance d'accompagner des entraîneurs professionnels et d'analyser la science à chaque semaine. Ce balado est donc ma façon de vous amener au cœur de mon travail en décomposant les stratégies que j'aborde avec ces entraîneurs-là, ou bien en interviewant des experts qui mènent des études scientifiques en lien avec le coaching.

Aujourd'hui, on parle de performance, de durabilité, de santé mentale. Plus spécifiquement, la discussion est inspirée d'une question qui m'est venue à l'esprit dans un échange texto avec notre invitée du jour, durant les Jeux de Milano-Cortina. Comment est-ce qu'on fait pour performer pendant longtemps tout en restant en santé? C'est une question à laquelle on n'a pas nécessairement la réponse, mais que je pense qu'il est important d'aborder régulièrement dans le monde du sport pour qu'on puisse mieux soutenir nos athlètes et, du même coup, obtenir de meilleures performances sur une plus longue durée — parce que ça reste un élément central.

Et aujourd'hui, on en discute avec mon invitée qui est Heidi Malo, consultante en performance mentale certifiée, CMPC, et chef de la préparation mentale de l'Institut national du sport du Québec. Avec plus de 15 ans d'expérience, Heidi détient une maîtrise en sciences de l'activité physique. Elle accompagne des athlètes et para-athlètes depuis plus de 6 cycles olympiques — donc 6 fois 4, 24 ans. Et à l'Institut national du sport du Québec, elle est chef en performance et santé mentale, où elle soutient plusieurs sports avec une approche intégrée visant à optimiser la performance tout en développant des environnements sains, durables et alignés avec le bien-être des athlètes.

Vous allez voir, aujourd'hui, on va dans des histoires et des expériences de Heidi. On est très appliqués sur le terrain et c'est ce que j'aime de chacune de mes conversations avec Heidi. On commence par une discussion qui traite de la place du plaisir quand on veut performer, et on enchaîne par la suite avec, selon moi, ce qui est le moment fort de notre balado — lorsque Heidi nous partage l'histoire d'une athlète qu'elle a accompagnée pendant environ 10 ans et qui a finalement réussi à se rendre aux Jeux olympiques. Je pense que c'est vraiment un moment fort qui capture l'approche intégrée prônée justement par Heidi.

Si c'est le genre de questions qui te parlent ou de sujets que tu veux approfondir, je t'invite à t'abonner au balado ou à l'infolettre via le site web coachfrankphd.com. À tous les auditeurs et auditrices fidèles, je vous invite aussi à me suivre sur les médias sociaux à Coach Frank PhD. On partage des trucs et des ressources utiles au fur et à mesure qu'on les explore à travers les différentes conversations ou les différents projets dans lesquels je suis impliqué.

Avant de débuter, je précise que ce podcast est indépendant de mon rôle de professeur en kinésiologie à l'Université du Québec en Outaouais. Je précise aussi que j'ai agi comme collaborateur avec l'INS dans le passé. Comme je prends les conflits d'intérêts très au sérieux, je vous invite à consulter la page concernant mes engagements professionnels sur mon site web coachfrankphd.com pour en savoir plus. Sur ce, bon podcast.

Heidi, qu'est-ce que t'aimerais qui ressorte de la conversation?

Heidi : Je pense que j'aimerais que les gens réfléchissent un petit peu à leur rôle auprès des athlètes. S'il y a des parents qui écoutent le podcast, s'il y a des intervenants — c'est quoi leur rôle, comment tu peux être un allié dans le développement d'un jeune athlète. Oui, je travaille autant à la haute performance que dans le développement, mais je dirais que mon bonbon, c'est le développement. On peut vraiment changer la trajectoire d'un jeune, on peut changer un peu sa vie aussi en développant des outils. Je pense que ça serait vraiment de repartir avec un peu de food for thought. Je ne veux pas arriver avec la science infuse et les réponses directes, mais plutôt faire réfléchir les gens, l'entourage des athlètes — c'est quoi leur rôle et comment ils peuvent mieux accompagner un jeune dans son développement, sur le long terme.

François : C'est intéressant que tu parles de l'entourage. Moi, ça fait des années que je reviens tout le temps à l'idée de ça prend un village pour élever un enfant — It takes a village to raise a child. Je pense qu'on le sait que ça prend ça pour un athlète. Je pense que n'importe qui qui est impliqué régulièrement dans un sport compétitif le comprend ou le voit. Mais je ne suis pas sûr qu'on est bons à l'organiser, à l'orchestrer si on veut prendre l'analogie musicale. Donc, je pense que c'est important qu'on jase de ça aujourd'hui. Là-dessus, Heidi, bienvenue à Temps d'arrêt.

Heidi : Merci, merci de l'invitation François, c'est un plaisir de discuter avec toi aujourd'hui.

François : Ça me fait plaisir que tu sois là après toutes les conversations sur le coaching depuis notre rencontre en 2020, nos échanges textos, nos débats également — toujours sains et cordiaux, on échange des idées beaucoup. Je suis content qu'on prenne finalement le temps d'en jaser publiquement parce que je pense vraiment que tu as une belle perspective pratique avec toutes tes expériences variées. On va parler de plusieurs choses aujourd'hui, dont comment compétitionner sainement à un haut niveau pendant longtemps.

Je me rends compte que je t'ai jamais posé la question — t'es chef de la préparation mentale à l'Institut national du sport du Québec. C'est quand même un rôle important, central également. Mais parle-moi du moment où tu en es venue à t'intéresser à la préparation mentale. C'est quoi cet intérêt-là pour la préparation mentale?

Heidi : C'est vraiment un long cheminement. À la base, je suis une personne qui aime aider les gens depuis toute petite. Même au primaire, il y avait un prix, le citizenship award qu'ils appelaient ça. Chaque année, je le gagnais parce que j'étais la personne à l'école qui était bienveillante, qui écoutait, qui aidait et qui était inclusive.

Le monde de la préparation mentale, en lien avec le sport, à l'époque, c'était vraiment très peu connu. Il n'y avait pas nécessairement de cheminement clair. À la base, moi, je voulais vraiment travailler au niveau du marketing, de la communication. J'appliquais à l'université en commerce. J'ai rencontré un orienteur, je pense trois jours avant d'avoir eu ma demande universitaire. Il me disait qu'il faudrait que je continue des cours en économie, en comptabilité. J'ai fait comme ça pour mourir. Puis lui m'a parlé de psychologie. Il m'a dit : « Tu pourrais rentrer en psychologie du marketing, c'est quelque chose qui est même très peu connu. » Bref, de fil en aiguille, j'ai fait mon bac en kinésiologie.

Et puis dans ma dernière année du bac, il y avait des cours de psychologie de la santé, de psychologie du sport — on avait un cours sur l'hypnose, puis il y avait une section sur l'hypnose dans le sport. Je commençais à découvrir : hé, il y a quelque chose qui existe dans le sport. Je suis une ancienne athlète en ski alpin, j'avais des entraîneurs exceptionnels qui étaient très actifs sur le volet psychologique, mais je ne savais pas que ça existait formellement.

Je finis mon bac, et mon rêve c'était de voyager. Je suis partie, au début c'était six mois, j'ai travaillé en Autriche — j'enseignais le ski en Autriche. Puis ces six mois-là, de fil en aiguille, m'ont amenée à aller en Nouvelle-Zélande, où j'ai vécu six ans à faire dos à dos des hivers.

En Nouvelle-Zélande, j'avais créé un camp de ski pour femmes. Puis les partenaires des femmes se fâchaient : « Je comprends pas. Tu amènes ma femme dans des pistes noires en 24 heures. Ça fait des années que j'essaie de la convaincre. Elle ne me fait pas confiance. » J'ai ri. J'ai dit : justement, elle ne te fait pas confiance. Moi, c'est une étrangère. Donc, c'est là que je commençais à découvrir qu'il y a quelque chose de vraiment psychologique dans le sport.

Et quand je suis revenue au Canada, j'enseignais le ski à Mont-Tremblant, et une bonne amie de la famille était professeure à l'Université d'Ottawa dans le programme de maîtrise en psychologie du sport. Elle m'a parlé du programme. C'est là que j'ai découvert qu'il y avait un cheminement. Mais je n'étais pas une première de classe, je n'étais pas la personne qui avait les meilleures notes. Je suis retournée aux études. J'ai fait un certificat pour augmenter ma cote de rendement.

Pour ensuite, six ans plus tard, appliquer à la maîtrise — qui n'était pas un chemin de tout repos, c'est un programme assez contingent. J'ai été acceptée et c'est là vraiment... Je pense que c'est mon expérience de vie qui m'a amenée naturellement vers ce domaine-là. Je pense que ça faisait du sens avec ma personnalité d'aller dans ce monde-là.

François : Je peux le voir. Il y a des gens — et il y en a une très proche de moi — qui aiment tellement aider les gens, que ça en devient une drive interne viscérale. On le sent. Mais tu vois, j'avais aucune idée que tu avais été en Autriche pendant quelque temps. La Nouvelle-Zélande, on en avait parlé un petit peu. Là, j'ai peut-être deux questions. Une plus biographique, puis une déjà plus axée sur le coaching.

C'était quoi tes rôles officiellement en Nouvelle-Zélande? Tu étais encore athlète à l'époque? T'as coaché là-bas? Puis dans un deuxième temps — et je pense qu'il y a bien du monde qui aimerait savoir — comment est-ce que tu as réussi à créer cette confiance-là avec les femmes dans ton exemple, pour les amener dans les pistes noires? Parce que comment est-ce qu'on peut amener une personne à réaliser un peu plus son potentiel, qu'elle est capable d'en faire plus qu'elle le pense? Si on peut commencer avec le côté biographique, puis ensuite, comment est-ce qu'on peut franchir cette étape-là?

Heidi : C'est une bonne question. Quand j'ai arrêté la course de ski, la transition entre athlète et la vie normale, je dirais, n'était pas facile. Ce dont je m'étais rendu compte, c'est que j'étais tout le temps à avoir des objectifs, j'étais très axée sur le processus et j'aimais apprendre. Quand j'ai arrêté d'être athlète, du jour au lendemain, je n'avais plus d'objectifs, j'ai perdu ma motivation. Par rapport au ski, je ne savais plus trop quoi faire, ça ne me tentait plus tant que ça. Ça a commencé à alarmer mes parents.

Puis là, ils m'ont parlé un peu des certifications en ski alpin au niveau de l'enseignement. C'était un objectif d'aller chercher ma certification internationale, qui était un niveau 3. Comme ça, ça me permettait de voyager. Je m'étais dit : si j'allais chercher ma certification internationale, ça me permettait de voyager le monde et de travailler en même temps. Donc, en Autriche, ça a été vraiment difficile. Le directeur de l'école de ski avait dit : « Claire et nette, au Canadien, ça ne m'intéresse pas d'engager une femme canadienne. »

Ma chance, c'est qu'en France, il n'y avait pas de neige cet hiver-là — c'était en 2005-2006. Donc il y avait une grande clientèle francophone qui venait. Ils m'ont dit : « Tu peux t'occuper des enfants. » Donc j'enseignais des enfants de 3 à 5 ans. Puis ils m'ont dit : si tu réussis à les amener sur les pistes à ski, tu peux explorer en montant avec eux — on va rien dire.

Après une semaine, je me fais appeler dans le bureau de mon directeur. Je me disais : OK, qu'est-ce que j'ai fait? Puis là, il me pose une question. Il dit : « Je comprends pas. T'avais 12 étudiants cette semaine et je viens de recevoir 12 lettres de recommandation, de compliments — ils sont tous satisfaits. J'aimerais ça que tu viennes former nos moniteurs sur le service à la clientèle. »

En Autriche, ce n'était pas vraiment dans la culture, disons. Je pense que c'était un peu naturel de ma part. De fil en aiguille, en Nouvelle-Zélande, mon rôle, encore une fois avec la certification internationale, j'étais une des monitrices de plus hautes performances. Ils ont tout de suite vu ma capacité au service à la clientèle. Donc ma première journée, mon patron, le directeur de l'école de ski, a juste montré la montagne et il m'a donné un client qui avait besoin d'aide. Ça s'est reviré en leçons privées pendant deux semaines. Il s'est dit : OK, ce n'est pas juste personnel, elle a des compétences humaines — pas juste de ventes, mais de bâtir des relations. Donc c'est là qu'il m'a proposé : on a un programme qu'on veut développer.

Donc pendant des années, j'ai développé un programme à moi qui durait six semaines — vraiment les femmes dans le ski. J'étais plus dans le côté enseignement que dans le côté coaching. Je pense que ça a été un cadeau caché dans un sens, parce que j'ai vraiment aimé ça, enseigner la technique.

Puis même quand j'enseignais au Québec, à Mont-Tremblant, on prenait des groupes et on les séparait entre un coach et moi. Moi, je m'occupais du volet technique — une semaine sur deux, les athlètes étaient avec moi en technique. L'autre semaine, ils étaient en entraînement en parcours avec leur coach. On avait vu vraiment un bon développement. Plusieurs de ces athlètes-là ont monté à l'équipe nationale avec le temps. C'était un modèle qui n'était pas mauvais avec des jeunes de 8 à 9 ans.

François : Et d'avoir cette complémentarité-là entre les personnes, et de la reconnaître aussi. Ce que j'entends, et qui semble être la trame, c'est que t'aimes juste ça, parler avec le monde, et être dans une relation d'aide. Mais là je te ramènerai à l'exemple que tu m'as donné, les femmes qui vont dans la piste noire. Comment est-ce qu'on amène une personne justement à réaliser son potentiel, qu'elle est finalement capable de faire quelque chose qu'elle ne se croyait pas capable de faire?

Heidi : Je pense que c'est partir d'une ligne de confiance. Ça tombe un peu dans mon rôle en tant que préparatrice mentale. J'essaie d'amener les athlètes — ou dans le cas de mes clientes en ski — à faire confiance dans leur capacité. Souvent, on a tendance — je vais généraliser, c'est autant les hommes que les femmes — mais souvent les femmes, on est très dures envers nous-mêmes. On voit souvent nos lacunes, nos erreurs, nos faiblesses.

Ce que j'amenais avec les femmes, c'était de les empowerer : « OK, mais regarde, tu as une bonne séparation, tu as un super bon contrôle dans ton virage, tu as un bon transfert de poids. » Peut-être que c'est pas parfait, mais si elles étaient à un niveau sécuritaire, après ça je pouvais vraiment bâtir la confiance. Là, c'est de donner les outils sur où mettre leur attention. Souvent, quand on a peur, on met l'attention sur ce qui nous fait peur. Ce que j'expliquais aux femmes, c'est : oui, la piste est peut-être à pic, il y a peut-être des bosses, mais tu ne descends pas en ligne droite. Je disais : « Regarde, on s'en va vers là. Regarde, le dévers n'est pas tapé. » Puis là, elles regardaient et disaient : « Ah ouais, c'est vrai, OK. » On y allait un virage à la fois, très lentement. Puis graduellement, on augmentait. Dans un sens, j'essayais de les distraire pour qu'elles ne voient pas vraiment ce qu'elles faisaient. Puis à la fin, je leur faisais prendre conscience de ce qu'elles avaient accompli — sur la motivation, la fierté, tout revenait.

Mais je pense qu'aussi, à cette époque-là, les gens que j'enseignais ressentaient que j'étais authentique dans mon feedback. Je n'étais pas juste en train de leur lancer des fleurs, j'étais vraiment dans une co-création avec eux — c'est quoi leur force, comment ils se sentent. Le volet empowering aide énormément, je pense, à gagner cette confiance.

François : Ce que j'entends dans ce que tu viens de dire, c'est comme si tu décomposais la difficulté de ce qu'ils essaient d'accomplir. Moi, j'y suis allé par erreur un jour dans un double diamant avec des bosses — je n'ai assez les habiletés pour descendre ça, particulièrement pas en ligne droite. Mon point avec ça, c'est de dire : au lieu de le voir comme on descend en ligne droite, on se tourne à gauche, puis finalement, au lieu de descendre à 50 %, peut-être que c'est à 25 %, un morceau à la fois.

Puis là, tu te rends compte à la fin — je voyais l'image quand tu parlais — quelqu'un qui se retourne en arrière et regarde le pitch qu'il vient de descendre. N'importe qui qui a fait du ski et qui a descendu une piste à pic pour la première fois, tu te retournes en arrière et tu fais comme : c'est ça que je viens de descendre? Des fois, on ne réalise pas. Donc, de voir la plus petite amélioration possible, c'est un peu ça que tu me dis.

Heidi : Exactement, on y allait vraiment étape par étape. Puis je regardais tout le temps — la sécurité, c'était le numéro un. Est-ce que les conditions étaient optimales? Est-ce que la visibilité était bonne? Aussi, je lisais l'énergie de la personne. Si la personne était très anxieuse, je n'allais pas la mettre en dehors de sa zone de confort trop rapidement. Je pense que ce sont des habiletés qu'on n'apprend pas nécessairement à l'école. C'est quelque chose que j'ose croire que j'ai développé via mes parents — mes parents aussi enseignaient le ski — mais que j'ai aussi développé par moi-même.

François : Dans les modèles d'apprentissage des entraîneurs, on parle de la socialisation primaire. Tes parents, c'est la socialisation primaire de ta famille, et ça a un impact sur ta philosophie, certaines compétences de base que tu apprends.

Mais là, tu me parles un peu de ton parcours. Une des choses qu'on veut discuter, c'est un des enjeux actuels dans le milieu du sport. Mais avant de se rendre là — depuis tes débuts en préparation mentale, de « je retourne sur les bancs d'école, j'augmente ma note » jusqu'à ton rôle actuel avec l'INS Québec, comment est-ce que ta compréhension de la préparation mentale a évolué à travers les années?

Heidi : Ça évolue continuellement. Je pense que ça fait 15 ans que je suis dans le domaine et je ne me rends pas compte que j'ai 15 ans d'expérience. Des fois, je me sens encore dans mes débuts parce que ça évolue énormément. Mon début de carrière a été beaucoup dans le développement. J'ai beaucoup appris à travers le développement, et avec ma transition vers l'INS, j'apprends énormément sur la haute performance. Même si j'avais un pied dans la haute performance avant que j'arrive à l'INS, je vois vraiment une grande différence.

De rester à l'affût de la science, de rester à l'affût de ce qui se passe actuellement. Nos jeunes, la génération, ont beaucoup changé aussi. Je le vois dans la manière dont on interagit, la manière dont on communique. Je pense que l'évolution générationnelle fait en sorte qu'il faut qu'on s'adapte et qu'on s'ajuste.

Comment ça a évolué? Je pourrais pas dire que je comprends de mieux en mieux l'humain — mais ce qui me surprend, depuis que je suis immersée quasiment à temps plein dans la haute performance, c'est l'importance du plaisir. Tu sais, j'en parlais tout le temps. Pour moi, à la base, c'était important. On n'a pas tout le temps du fun dans le sport. Comme adultes, on n'a pas tout le temps du plaisir dans ce qu'on fait, mais c'est tellement primordial, particulièrement à la haute performance, de quand même aimer ce qu'on fait, de trouver du plaisir dans ce qu'on fait, de développer vraiment une relation saine avec son sport.

Ma vision, c'est de garder un pied dans le développement parce que c'est important de voir ce qui se passe à la haute performance et de pouvoir amener ça dans le développement en prévention. Je pense que si un jeune athlète peut développer les bons outils, les bonnes habiletés, ça peut être bénéfique pour son progrès et son cheminement. Rendu à la haute performance, ce que j'aimerais, c'est qu'on ait de moins en moins de gros enjeux de santé mentale, qu'on ait une relation saine avec l'objectif, une relation saine avec notre sport. Ça ne veut pas dire qu'on ne pense pas à gagner — on est là pour gagner — mais comment est-ce que je peux gagner d'une manière saine, d'une manière sécuritaire, d'une manière qui est plus harmonieuse qu'obsessive?

François : Il y a plusieurs points intéressants dans ce que tu dis. Avant d'aller là, tu as parlé du plaisir. Je veux souligner un auteur — Carl Newport, un écrivain moderne sur la productivité au travail, professeur universitaire aux États-Unis — je le mentionne parce que c'est important de rendre à César ce qui revient à César. Mais une des choses qu'il mentionne, c'est qu'il y a des plaisirs de type 2. Le plaisir de type 1, c'est : je le fais et c'est le fun. Mais des fois, faire un entraînement ou descendre cette longue piste double diamant en noir, sur le coup, tu ne trippes pas. Tu n'as pas nécessairement du plaisir. Mais après, tu as du plaisir, tu as une sensation sur l'expérience que tu viens de vivre.

Des fois, je pense qu'on oublie ça — que le plaisir, c'est pas juste la mentalité hédoniste, que hey, je trippe en ce moment. Non, des fois ça va être difficile, ça va demander de la concentration. Comme quand tu fais une salle d'évasion avec des gens — des fois sur le coup, tu n'as pas le grand sourire dans le visage, t'es en train de résoudre quelque chose. Mais cette fascination-là, après tu en retires beaucoup de plaisir quand même. Ça, je pense qu'il faut pas l'oublier, et je vois ça beaucoup dans le sport.

Heidi : C'est exactement ça. Si on est vraiment hyper focus dans le moment présent, il y a des moments où on trippe, et il y a des moments que c'est dur. Si on pense à des sports d'endurance, ça fait mal. On ne dira pas « Yes, j'avais du fun! » Mais je pense qu'après ça, on prend un pas de recul, on zoome en arrière, on reconnaît ce qu'on a accompli, ce qu'on a réussi.

Au-delà du résultat, c'est de regarder comment j'ai développé en tant qu'être humain. Je pense que là, après ça, on vient chercher vraiment une certaine satisfaction, une fierté de ce qu'on a accompli, peu importe le résultat final. J'ai beaucoup été dans la réflexion cette année aux Jeux olympiques.

Les médaillés ont la reconnaissance. Mais la 6e place, la 8e place, la 15e place — on dirait qu'on s'en fout. En connaissant les athlètes qui sont allés chercher une 15e place... les athlètes se sont rendus aux Jeux olympiques, c'est grandiose. On ne le souligne pas assez, on ne le reconnaît pas assez. On est tout le temps à la recherche du next best thing. Ça me fait beaucoup réfléchir sur notre culture. Au Canada, c'est beaucoup axé sur les performances, sur le résultat, le financement qui est en lien avec ça.

Un athlète qui travaille — je me souviens d'un ami, un athlète qui m'a appelé après une performance : « J'ai fait 4 ans de préparation pour 4 secondes. » On ne sait jamais ce qui va arriver cette journée-là. Ça peut jouer en ta faveur, ça peut jouer contre toi. Je pense que c'est tellement important d'apprendre, autant aux athlètes que dans le monde du travail, que ce n'est pas juste pour le résultat. Si on travaille juste pour un salaire, on ne va pas nécessairement être bien alignés dans notre vie pour avoir la durabilité dans notre travail — on risque d'affronter plus facilement un burn-out parce qu'on n'est pas enligné avec ce qu'on veut réellement. Je pense que c'est le même parallèle qu'on peut faire avec la haute performance.

François : C'est là que c'est important de connaître ta cause, la raison pour laquelle tu te lèves le matin, qui va au-delà de ce que tu fais. Puis la raison pour laquelle on se parle aujourd'hui, tu m'amènes là naturellement — c'est quoi, puis qu'est-ce que ça prend pour compétitionner sainement à un haut niveau? Parce que je pensais à cette question-là autant au niveau des athlètes que du monde autour. L'entraîneur qui doit suivre son équipe pendant 100 matchs dans une année et être à son top, gérer la pression de partout — du propriétaire qui appelle à 3 heures du matin. C'est quand même particulier de devoir performer sous pression pendant une aussi longue période de temps.

Pourquoi est-ce que tu trouves que c'est important qu'on parle de ça et qu'on s'y attarde davantage — cette question de compétitionner sainement, longtemps, de façon durable, mais aussi à un haut niveau?

Heidi : À la base, le sport, c'est simple. On est dans un pays très réactif. Mais à la base, le sport, c'est de la prévention — la prévention de plusieurs dangers pour la santé. En même temps, souvent, le sport en lui-même est malade. Pourquoi qu'il est malade? Il faut qu'on se pose ces questions-là. Qu'est-ce qui fait en sorte qu'on le rend malade? Je pense que l'environnement qu'on crée — il y a beaucoup d'acteurs autour des athlètes. Il y a beaucoup de pression financière, naturellement, mais de pression de tous les côtés. Des fois, on oublie, je pense, le pourquoi — pourquoi on fait ça. À la base, ça donne une certaine qualité de vie à quelqu'un. Un jeune qui commence à jouer au hockey peut jouer après ça dans une ligue de garage, il peut devenir coach, il peut devenir arbitre. Mais on est dans un environnement que je trouve tellement intense que les jeunes décrochent. Ils sont peut-être démotivés parce qu'il y a tellement de pression.

Est-ce qu'on peut créer un environnement de performance tout en gardant un peu cette bienveillance-là? Avec les athlètes, je parle souvent de l'importance d'avoir, comme on dit en anglais, du serious fun — de prendre son sport sérieusement, mais de ne pas trop se prendre au sérieux au point où un échec ou un succès égale qui est la personne. Donc, encore une fois, avoir une belle relation avec son sport.

Puis aussi, les acteurs autour — il faut garder ça en considération. Le sport à la base, c'est un jeu, c'est du plaisir. Si on pense à nos jeunes en développement, ce sont des saines habitudes de vie qu'on veut développer. Mais j'ai l'impression qu'on s'en va dans une direction où on est un peu perdu. Je pense qu'on a beaucoup de discussions, on le sait qu'on doit changer les choses. Il y a beaucoup d'acteurs qui en parlent. Mais c'est quoi qu'on doit changer, dans quelle direction on veut s'en aller, et sur quoi on doit mettre plus d'emphase? Je pense qu'au niveau des life skills, des habiletés de vie, c'est un élément essentiel à développer chez nos jeunes athlètes.

Et chez nos athlètes de haute performance, je pense, c'est de s'assurer que la relation avec le pourquoi reste simple. Je pense que sur le long terme, ça évite de tomber dans un potentiel burn-out, une potentielle dépression, si nos objectifs ne sont pas atteints. On développe une meilleure résilience si on a une relation saine avec la direction qu'on veut s'en aller.

François : Et ce que j'entends aussi, c'est que des fois j'ai l'impression qu'on essaie de tout faire, puis on n'est pas capable d'assumer nos choix. L'exemple simple pour moi, c'est la cohabitation de la structure civile et de la structure scolaire dans plein de sports — ça amène plein d'enjeux. Il faut choisir une vision, se camper et décider qu'on est capable de vivre avec ça.

Ceci étant dit, il y a deux éléments importants. Je vais commencer par l'expression que tu as utilisée, qui revient au plaisir de type 2 selon moi — le serious fun. On va avoir du plaisir à le faire, mais on peut être sérieux en faisant notre sport. Et l'autre point que t'as amené — la structure doit amener les athlètes à rester dans l'environnement de performance. On veut des athlètes performant à un haut niveau et de façon durable. Si on les brûle trop vite au départ, on n'accomplit pas cet objectif-là.

Mais là — le serious fun, quelqu'un qui dit demain matin : je veux faire ça dans mon environnement sportif — comment on fait ça?

Heidi : Je pense que c'est dans l'environnement qu'on veut créer autour de l'athlète. C'est d'amener les athlètes à avoir du plaisir à faire face à un défi. On a un peu une culture de performance. Les jeunes ont besoin des bonnes notes pour entrer dans telle école, ils se battent pour des collèges, pour des programmes universitaires, collégiaux. Maintenant, au secondaire, il y a plein de programmes — programmes internationaux, sports-études, programmes des arts. Je pense que c'est intéressant d'offrir une panoplie de choses aux jeunes dans leur développement parce qu'il n'y a pas juste un chemin vers l'excellence, selon moi.

Mais parce qu'il y a tellement de pression sur le plan académique, puis après ça on met aussi de la pression sur le plan sportif. Le compétitif commence très jeune à des niveaux quasi de haute performance. On commence à le démontrer, on le voit de plus en plus que le sport se développe sur du long terme. Même dans les sports plus artistiques, on a des preuves d'athlètes plus âgés qui performent et qui se développent plus tard.

Je dirais même pas nécessairement le développement d'un talent — un jeune qui gagne, qui est très très performant très jeune, souvent je vais vouloir mettre un petit drapeau rouge à côté. Pas parce qu'il y a nécessairement des problèmes, mais parce qu'un jeune qui gagne tout très jeune s'attend à continuer à gagner. Or, dans le développement d'un athlète, il y a des enjeux. Un jeune qui a 12 ans et qui est presque six pieds a déjà un avantage physique sur les autres. Est-ce qu'il développe les compétences techniques, les compétences tactiques, les compétences mentales, physiques, en même temps que sa croissance physique?

Plus qu'un jeune va gagner jeune, pour moi, ça peut l'amener à développer davantage une mentalité fixe. Je suis bon, je ne suis pas bon. Je suis bon à ça, je ne suis pas bon à ça. Et la seconde que cet athlète va faire face à un enjeu, ça se peut qu'il commence à se remettre en question. Je vais te donner un exemple typique en ski. Si j'entends un athlète de 13-14 ans dire : « Moi, je suis bon en slalom, je ne suis pas bon en GS » — je me dis : on est à l'âge de développement. Peut-être que cette année, ta force est là, mais ça ne veut pas dire que l'année prochaine, tu ne seras pas bon en GS. Déjà, avoir une mentalité un peu noire et blanche face à ce qu'on est bon et ce qu'on n'est pas bon, ça nous limite.

Je pense que c'est important d'avoir cette ouverture d'esprit-là pour les athlètes d'aller explorer. Peut-être qu'on est inconfortable face à une certaine discipline, à une certaine habileté qu'on veut travailler — pourquoi pas aller l'explorer, sans jugement. On essaie, on ose, puis après ça on apprend. Qu'est-ce que j'ai appris de là, qu'est-ce que je retire.

Et je pense que ça fait écho à mon parcours académique — me faire dire continuellement que je n'étais pas bonne en maths. Je peux le dire encore aujourd'hui, je ne suis pas bonne en maths, mais pourtant j'ai quand même géré ma propre entreprise. Les étiquettes qu'on met peuvent vraiment limiter un jeune à se développer pleinement. Je pense qu'avec cette mentalité, ça peut enlever le plaisir dans l'apprentissage et dans son développement.

François : Et ce que je retiens, c'est : faire attention aux étiquettes. Faciles, gratuites pour plein de raisons. J'ai une amie qui s'est fait dire au primaire qu'elle n'était pas bonne en lecture — probablement qu'elle lisait un peu moins rapidement que la moyenne, mais elle aimait lire. Et à cause qu'une enseignante lui a dit ça, elle a arrêté du jour au lendemain de lire, puis encore aujourd'hui elle a de la misère à lire.

Et quand tu parlais d'explorer, ça me ramène à une présentation de Rick Charlesworth — peut-être peu de gens le connaissent, mais c'est un entraîneur légendaire en Australie, de hockey sur gazon, qui a gagné plusieurs Jeux olympiques. Et une des particularités qu'il faisait, à chaque cycle olympique, il amenait ses athlètes à changer de position. Si tu voulais revenir dans l'équipe, tu devais jouer une autre position. Il y a plein de bénéfices là-dedans au niveau des habiletés tactiques, de la compréhension du jeu. Mais aussi, ça crée un défi, un engagement, et tu peux transférer des habiletés d'une position à l'autre.

Moi, dans ma propre carrière, j'ai commencé comme receveur au football, puis j'ai transféré en défensive — et l'apprentissage a pu se transférer.

Mais justement, tu me parlais d'un exemple, et je veux t'amener vers ce point-là parce qu'on parle de performer sainement à un haut niveau. Je sais que tu as accompagné des athlètes qui ont fait toutes les marches du podium. Est-ce que tu as une histoire — bien entendu anonymisée et confidentielle — d'un athlète qui pourrait être un exemple pour tous d'être capable de compétitionner au plus haut niveau, d'avoir des résultats, de réussir, mais de le faire de façon saine?

Heidi : Oui. Pour les raisons de confidentialité, je ne partagerai pas son sport ni son nom, mais on a une relation de 10 ans. On s'était rencontré aux Jeux du Canada. J'étais en route vers les Jeux du Canada quand j'ai reçu un appel de son père qui disait : « Tu rencontrerais ma fille? Elle aurait besoin de tes services. » Je lui ai dit que j'étais en route vers les Jeux du Canada, mais qu'au retour, on pourrait se faire un rendez-vous. Il m'a dit qu'elle allait être aux Jeux. J'ai dit que j'allais la trouver là-bas.

Première rencontre que j'ai eue avec elle. Après ma première rencontre, j'ai dit à quelqu'un : je pense que c'est une athlète qui est en fin de carrière. Ma mission dans cette première rencontre, c'était : on est aux Jeux du Canada, j'aimerais qu'elle ait une belle expérience, qu'elle ait du fun, au moins dans une expérience qui est grande. Je me souviens, quelques jours plus tard, j'ai croisé son entraîneur. Elle me dit : « Je sais pas ce que tu as fait à mon athlète, mais elle a fait 180 degrés, elle est complètement différente. » Et l'athlète a super bien performé aux Jeux. Elle a donc décidé de continuer.

L'année suivante, super bonne saison — elle avait gagné le championnat canadien. Là, elle voulait continuer. On en est même arrivés au point où elle a eu une entrevue avec l'équipe nationale. Elle m'a dit : « Je pense que j'ai fait une erreur. On m'a demandé c'étaient quoi mes objectifs, et j'ai dit que je n'en avais pas. » J'ai dit : à ce moment-là, des fois, c'est correct de ne pas tout le temps avoir un objectif, particulièrement quand on ne sait pas trop où on s'en va dans notre saison. Il y avait un côté d'elle qui voulait lâcher et finalement les résultats étaient là. Est-ce qu'on peut juste explorer sans nécessairement mettre un objectif de « je veux me rendre sur l'équipe nationale, je veux aller en Coupe du monde »?

On a continué à travailler ensemble. Finalement, on monte sur l'équipe nationale. On a eu des hauts et des bas. Puis là, à 4 ans des Jeux de Milano-Cortina, elle a dit qu'elle voulait essayer pour l'Italie. L'année passée, au Championnat du monde, elle a fait un super bon résultat. On savait pas combien de quotas allaient être accordés dans son sport, combien d'athlètes allaient être sélectionnées. On ne sait jamais. Et avec ses entraîneurs, on s'était dit : tout ce qu'on fait, c'est pour s'assurer qu'elle ne se fasse pas fermer la porte à son objectif.

Il y avait eu un moment, il y a deux ans environ, où il y avait de la fatigue qui embarquait. Les entraîneurs la mettaient dans des situations de pression — pas pour mal faire, mais justement pour qu'elle apprenne à développer cette performance sur demande. C'est là que j'ai vu que ça allait un peu moins bien au niveau de sa santé mentale. J'ai été très proactive d'intégrer un psychologue dans l'équation, juste pour travailler en prévention. Avec mon système de couleurs, je la voyais dans la zone orange. Je me suis dit que j'aimerais ça la ramener dans la zone verte le plus vite possible, parce qu'elle devait performer dans deux semaines. Cette performance allait déterminer le reste de sa saison. Et elle a réussi.

Elle a développé tellement d'habiletés, de compétences — de la résilience, de la rigueur dans le travail, du courage, je dirais. Et cette année, année olympique, une année quand même bizarre pour elle avec beaucoup d'annulations, beaucoup de changements dans le calendrier. Chaque annulation, c'est une sélection de moins, une opportunité de moins de se qualifier.

En connaissant son pattern d'athlète — c'est une athlète qui commence sa saison un peu lente, un slow start. Depuis que je la connais, on avait remarqué ce pattern-là. Début de saison, un peu plus large, puis après ça elle rentrait tellement dans le monde. Théoriquement, les mois avant les Jeux olympiques, c'est là qu'elle est à son peak. Finalement, elle s'est qualifiée.

C'est la première athlète qui m'a appelée pour me dire qu'elle s'était qualifiée. Là, j'étais émotive parce que c'était 10 ans — quand on s'est rencontrées, moi je pensais qu'elle allait lâcher. Et on a eu des hauts et des bas, on a tout le temps persévéré, puis regarde où tu t'es rendue.

Quand elle était aux Jeux, elle était bien. Sa première journée là-bas, elle m'a dit : « Je comprends pas, tout le monde autour de moi est stressé, mais moi j'avais mon stress normal, j'étais tellement heureuse d'être ici. » C'était un beau moment parce que là je voyais vraiment qu'elle était prête à performer. Et elle a fait parmi ses meilleures performances de sa carrière aux Jeux. Après ça, elle s'est retirée.

Un côté, ça va lui manquer parce qu'on était dans un élan, mais c'est le bon temps de prendre sa retraite, c'est super correct. Mais prendre sa retraite avec la tête haute, avec un grand sourire — pour moi, c'est une histoire de succès. On verra comment ça se passe dans les prochains mois parce qu'il y a beaucoup d'émotions avec une retraite d'athlète. Mais un athlète qui part de son sport avec le goût de redonner, qui a le goût de coacher, qui a le goût de s'impliquer, d'avoir un rôle différent — bien, je pense que c'est une histoire de succès. Ce n'est pas un athlète qui part avec un épuisement aigu et qui ne veut plus rien savoir de son sport.

Ça ne veut pas dire qu'elle n'avait pas eu ses hauts et ses bas. Il y avait quand même une fatigue avec la pression, le stress, une fatigue mentale par rapport à tout ça.

François : Un, c'est magnifique cette histoire-là, particulièrement quand tu réalises qu'elle était sur le point — dans ta conception au départ — de dire : « C'est la fin de ma carrière. » Et la chose sur laquelle j'ai accroché aussi, c'est qu'elle s'est présentée dans un bon état d'esprit aux Jeux olympiques et elle a eu la meilleure performance de sa carrière. Des fois, on contrôle pas la performance des autres, on contrôle seulement sa propre performance. Et compétitionner au plus haut niveau de façon saine et durable, pour moi, c'est être capable de réaliser ta meilleure performance quand ça compte.

Mais justement — qu'est-ce qui l'a amenée, selon toi, à être capable de réaliser sa meilleure performance en carrière lors des Jeux olympiques de Milano-Cortina?

Heidi : Je pense que c'est les années de travail qu'elle a faites. Quand on s'était rencontrées l'été dernier, on a parlé des Jeux. Mon approche, ça a toujours été : qu'est-ce qui se passe si on ne s'y rend pas? J'ai vu l'impact que la non-qualification aux Jeux a eu sur d'autres athlètes — l'impact psychologique, l'impact sur leur identité. Elle, la qualification, ce n'était pas une obsession à tout prix. L'objectif qu'on s'était fixé, c'était de continuer à progresser, de continuer à aller en finale. Le gros objectif, c'était vraiment le processus — mais ce processus-là allait l'aider à l'amener aux Jeux.

Je pense que c'est beaucoup ça. On avait une belle relation, et ce n'était pas un end-all be-all. L'autre élément, c'est que je dis souvent aux athlètes aux Jeux — excusez l'expression — mais same shit, different day. L'environnement est grandiose, il faut prendre un moment pour savourer. Mais il faut aussi identifier les bons moments pour savourer, parce qu'on veut être concentré sur la job. Il ne faut pas oublier que notre sport reste pareil. Ce sont les mêmes gens. Dans certains sports, les Jeux, c'est même plus facile parce qu'il y a moins de concurrents — si un pays dominant a 8 athlètes normalement, mais aux Jeux il en a seulement 4, ça devient une opportunité pour l'athlète.

Je veux tout le temps savoir où l'athlète veut aller, mais on met l'accent sur le chemin, sur le processus, et je m'assure qu'elle est bien avec où elle veut s'en aller. Si je ne me rends pas — si elle falls short — est-ce qu'elle va être correcte? Si je vois qu'il y a peut-être une relation un peu plus obsessive avec ça, c'est là que je vais collaborer avec un psychologue, pour m'assurer qu'on couvre tous nos angles. Pour moi, ma vision, c'est un athlète qui peut atteindre ses objectifs ou vivre à travers des déceptions, mais qui est correcte, qui a des outils en main pour être dans un état psychologique sain.

François : Ce que j'entends dans ta réponse, c'est de voir la relation de l'athlète avec l'échec. Si c'est une question de vie ou de mort, là il y a peut-être un drapeau rouge qui devrait se lever, et on devrait intervenir et recadrer ça un petit peu.

Et l'autre chose intéressante, c'est que des fois on est tellement pressé à se dire : « OK, voici mon prochain objectif, voici la prochaine étape. » Des fois, ton objectif, tu peux te l'établir dans deux mois. Tu n'es pas obligé de décider aujourd'hui. Et des fois, je pense qu'on veut tellement choisir la direction dans laquelle on s'en va rapidement, qu'on ne se pose pas la question — on part dans la mauvaise direction avec le mauvais objectif, avec la mauvaise mentalité. Trop rapidement, tu t'en vas vers un mur sans t'en rendre compte. Il est urgent d'aller lentement, comme on dit — c'est une expression qu'on utilise de plus en plus dans plein de domaines.

Avant qu'on tombe vers un peu plus les questions sur le futur et même la conclusion — parce que le temps passe vite et c'est vraiment agréable comme conversation — Heidi, tu as parlé rapidement d'un athlète dans la zone orange que tu voulais ramener dans la zone verte. Tu sembles avoir une représentation mentale assez claire de tes différentes zones. C'est quoi peut-être les différents marqueurs entre les zones pour des entraîneurs et des intervenants qui font affaire avec des athlètes?

Heidi : C'est sûr qu'il y a la courbe de santé mentale qui existe, donc je me base un peu là-dessus. Mais je pense que les 10 ans que je parlais — je la connaissais bien. Quand je l'ai rencontrée, elle était émotionnelle et agitée pendant toute la rencontre, et dans les 10 ans qu'on avait travaillé ensemble, je l'avais quasiment jamais vue pleurer. Je me disais : OK, là pour moi c'est un petit signal — elle ne va pas super bien. Donc là, je voulais garder un contact plus régulier. Avec un timeline assez serré et un objectif de pression, je faisais un check-in avec elle à chaque trois jours. Et je voyais qu'elle ne revenait pas à un état... On parle d'orange à jaune à vert, mais je voyais qu'elle restait un peu trop longtemps dans l'orange.

Dans ma tête, ce n'est rien de basé scientifiquement, mais si l'athlète reste dans la zone orange pour x nombre de jours — selon l'athlète, parce qu'on est sur un continuum — si je me sens mal sur trois, quatre, cinq jours consécutifs, ça c'est des signaux pour moi de dire : là, il faut faire quelque chose. Et c'est ce que j'essaie d'apporter chez les athlètes — cette prise en charge de sa santé mentale.

On parle énormément de santé mentale auprès des athlètes, mais qu'est-ce qu'on fait concrètement? En tant qu'être humain, il y a beaucoup d'arrêts de travail pour des raisons de santé mentale. La vie va à 100 000 à l'heure, on a beaucoup de pression avec la job, on a des familles. C'est important de reconnaître ses propres signaux — qu'est-ce qui est normal pour moi, peut-être que je fais un mauvais pas mais je suis capable de me ramener, et qu'est-ce qui est peut-être un peu plus alarmant, qui me fait dire qu'il faut vraiment que je ralentisse.

Ça ne veut pas dire que je vais passer ma journée au spa. Moi, un de mes signaux, c'est quand je commence à regarder des tout-inclus — là, je me dis : OK, ça ne va pas bien. J'ai besoin d'un week-end pour récupérer. Le tout-inclus pour moi, c'est mon signal. Il n'y a rien de grave avec ça, mais c'est mon marqueur qui me dit : il se passe quelque chose.

Il faut reconnaître ses propres signaux. Et en tant que CMPC, j'essaie de connaître les athlètes. Dans les débuts d'une relation de travail, je ne les connais pas tant, mais avec le temps, on apprend à les connaître. En tant que personne externe, je suis capable de voir des changements de comportement. Si je ne vois pas vraiment de changement après un certain temps, là je vais vouloir aller chercher de l'aide supplémentaire — pour prévenir de rester dans la zone orange ou de glisser dans la zone rouge, où ça peut amener à un potentiel arrêt d'entraînement.

François : Ce que je retiens, c'est de reconnaître les signaux. Mais pour reconnaître les signaux, tu dois un peu connaître le baseline de ton athlète. Ça me ramène à deux éléments. Le premier, John Wooden, le coach du siècle au basketball — ceux et celles qui ne savent pas de qui je parle, son nom en référence va en dire assez. Il avait une fiche sur ses athlètes, des éléments de conversation, pour faire le suivi de leur état. Pas pour micro-gérer les relations, mais pour avoir un peu l'état d'âme de l'athlète, une idée de ce à quoi il ressemble dans son état normal. Ça va t'aider à reconnaître les variations.

Mais ce que tu mentionnes aussi, c'est qu'il ne faut pas être trop sensible à chaque variation d'humeur et de comportement. À un moment donné, tu as une journée frustrante à l'entraînement — ça arrive. Ce qui est intéressant, c'est qu'il faut noter quand ça perdure. Là, on voit : c'était peut-être une journée, mais finalement c'est devenu deux, trois, quatre, cinq, six jours. Là, on devrait avoir un drapeau rouge, surtout quand c'est anormal. Est-ce que l'athlète est cohérent avec sa façon d'être habituelle?

Heidi : Exactement, ça fait tout à fait du sens. De connaître le baseline, mais de ne pas tout de suite être en mode panique quand on voit un petit changement, parce que c'est juste normal. Il y a des fois des facteurs et des situations qui font du sens. Gérer une conversation difficile avec un étudiant, ensuite être pris dans le trafic, être en retard pour ramasser son enfant à la garderie ce soir-là. La femme était fâchée parce qu'elle avait un rendez-vous et ne pouvait pas partir. Tous ces facteurs-là peuvent faire en sorte que la journée était lourde. Pour un athlète, une sous-performance, un commanditaire qui le lâche, une mauvaise note à l'école — il y a des facteurs qui vont s'accumuler et c'est juste normal de se sentir que ça ne va pas. Ça ne veut pas dire que c'est permanent.

Tout est temporaire dans un sens. Mais c'est important de développer des habiletés — un athlète pour reconnaître ses propres signaux, développer son propre plan pour quand il remarque ces signaux. Qu'est-ce que je peux faire pour m'aider? Et à qui je peux parler — c'est qui mon équipe de soutien. Ça peut être mes parents, des amis, un partenaire. Sinon, c'est mon coach? Si je ne veux pas parler avec mon coach, c'est qui d'autre dans mon entourage? On fait la liste. Et si personne dans mon équipe n'a pu m'aider, là, OK, je vais aller chercher de l'aide professionnelle. Il n'y a rien de grave avec ça — on a fait les étapes pour se prendre en charge, et des fois on a besoin d'aide supplémentaire pour revenir dans un état optimal.

François : Le concept que tu amènes là pour moi, c'est le concept d'équipage. Que tu l'aies mentionné là ou non, une des astronautes de la mission Artémis II a mentionné son crew. Elle a dit : je me suis rendu compte, c'était quoi la valeur d'un crew. La traduction, c'est équipage. T'es à 400 000 km de la Terre, de l'autre côté de la Lune, sans communication — ça a une connotation un peu plus extrême que dans le cas dont on parle. Mais de savoir c'est quoi ton crew, c'est quoi ton équipage — dans ton équipe de ski alpin, tu peux avoir deux, trois coachs, une préparatrice mentale, un psychologue en parallèle, d'autres athlètes. Tu n'as pas la même intimité et proximité avec tout le monde. Ce que tu dis, c'est qu'il est important d'avoir ton équipage là-dedans.

Peut-être deux questions avant qu'on se laisse, parce qu'on est rendus encore plus loin que je pensais, mais c'est vraiment intéressant, Heidi. Rapidement peut-être — si tu devais donner un seul conseil à notre entraîneur-chef qui veut mieux soutenir la santé mentale de ses athlètes tout en optimisant la performance, même si ce coach-là n'est pas un spécialiste — ce serait quoi?

Heidi : Oh, la question qui tue! Je pense que c'est l'environnement qu'on veut créer. On parle beaucoup de créer un environnement sécuritaire — un environnement où l'athlète se sent soutenu, où l'athlète sent la bienveillance. Le rôle de l'entraîneur, c'est pas de guérir. On a créé un plan d'action d'urgence santé mentale pour les organisations sportives au Québec. Des fois, quand on fait face à un enjeu de santé mentale avec un athlète, l'entourage a tendance à vouloir essayer de sauver la situation coûte que coûte. Mais je pense que c'est d'être bienveillant, d'être alerte de son environnement, d'être alerte du baseline de ses athlètes.

Et j'aurais le goût de dire : prenez soin de vous en premier. On donne souvent l'exemple de mettre son masque d'oxygène dans l'avion avant d'aider quelqu'un d'autre. En tant qu'entraîneur, on parle beaucoup de prendre soin des athlètes, mais c'est qui qui prend soin des entraîneurs? Les entraîneurs vivent beaucoup de pression — des parents, des directeurs, des officiels. Donc, en tant qu'entraîneur, c'est quoi les saines habitudes de vie dans la routine quotidienne qui vont vous aider à être plus réceptifs et plus présents auprès de vos athlètes?

Et puis après ça, c'est créer une culture d'entraînement où l'athlète se sent bien soutenu. Je parlais justement avec une athlète cette semaine. On va rencontrer son nouveau coach. Ce qu'on a découvert ensemble, c'est que quand cette athlète-là sent que son coach believes in her, là, ses performances augmentent. Mais la seconde qu'elle ressent que son coach ne croit pas en elle, même si c'est juste sa perception et pas la réalité, ça joue.

Je dirais donc : créer cet environnement où l'athlète se sent soutenu, se sent écouté dans ses besoins. Et prendre soin de soi-même pour être dans sa forme optimale et être présent pour son équipe.

François : Si je résume : prendre soin de toi pour mieux soutenir tes athlètes. Et ça fait un lien avec un article qu'on avait procrastiné à lire ensemble — il y a peut-être six ans — qui parlait du développement professionnel des conseillers en performance mentale. Il disait qu'ultimement, la meilleure forme de développement professionnel pour un conseiller au développement des entraîneurs et une personne en conseil de performance mentale, c'est de prendre soin de toi-même et de te développer toi-même.

Parlant de développement personnel — tu as une carrière qui t'a amenée dans plusieurs pays, à travailler avec plusieurs athlètes de différents niveaux. Toi, si tu pouvais retourner en arrière et te donner un conseil à toi-même quand tu avais 22 ans, ça serait quoi?

Heidi : Mon conseil... Mes 20 ans, j'ai aucun regret. Quand je rentrais à la maîtrise, la première semaine, il nous a demandé c'étaient quoi nos objectifs. Moi, j'ai fait comme : je n'en sais pas. Tout le monde en classe a fait comme : mais c'est impossible. J'ai dit : attends une minute, ça fait 6 ans que je voyage le monde. C'était un rêve, bucket list, check. Après ça, mon objectif, c'était de rentrer dans le programme de maîtrise — ça, c'est un autre rêve que je viens d'accomplir. Est-ce que je peux prendre un moment pour savourer? Et ma prof, à l'époque, elle a dit : c'est digne, c'est important de prendre un moment pour savourer. Fait que mes 20 ans, je dirais, ça va bien.

Mes 30 ans par contre, si je retourne à mon début de carrière — j'y travaille encore là-dessus — apprendre à dire non. Parce que j'aime tellement ce que je fais, on en prend, on en prend, on en prend, puis des fois on s'oublie là-dedans. Avec la conversation de prendre soin de soi-même, j'ai trouvé mes stratégies, mes aptitudes. Mais je sais qu'il y a une période dans l'année où je suis de côté parce que c'est une période intense — et c'est dans ces périodes-là que j'apprends à mieux doser. Parce que si je veux être optimale pour les athlètes, il faut que j'apprenne à ralentir dans un autre sens.

François : Je vois la image du tout-inclus pas loin de chez vous. Trêve de plaisanterie — ça fait déjà un bon bout qu'on se parle. Merci Heidi. Si les gens veulent te rejoindre ou te contacter à l'INS, comment est-ce qu'ils peuvent le faire? T'as un mot de la fin à partager?

Heidi : Mon courriel, c'est hmalo@insquebec.org. Et le mot de la fin — prenez soin de vous.

François : C'est un très bon mot de la fin et je pense que c'est important, parce qu'en tant qu'intervenants dans le milieu du sport, on passe notre temps à prendre soin des autres, puis on ne prend pas le temps de prendre soin de soi-même. Là-dessus, Heidi, merci. Et je vous dis à tout le monde à la prochaine pour un autre épisode de Temps d'arrêt.

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